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Les Chinois dans la Caraïbe coloniale

  • Fiona Rajkumar History Department University of the Southern Caribbean

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L’étude des groupes ethniques minoritaires de la région caribéenne est un domaine qui demande d’être plus largement exploré. Le présent document décrira les raisons motivant l’immigration chinoise et le système de servitude lui-même, avant d’explorer, de façon succincte, certains aspects de la vie quotidienne des Chinois dans la Caraïbe coloniale.

Il y a eu deux vagues d’immigration chinoise vers la région caribéenne. La première concernait des ouvriers sous contrat amenés dans la Caraïbe – principalement dans l’île de Trinidad, à Cuba et en Guyane britannique – pour travailler sur les plantations sucrières pendant la période post-esclavagiste. La deuxième vague consistait en migrants volontaires, venus en petits groupes (généralement des parents) en Guyane britannique, à la Jamaïque ou à Trinidad entre les années 1890 et les années 1940. Ainsi, les membres de la communauté chinoise actuelle de la Caraïbe sont les descendants de ce dernier groupe (Look Lai, p26).

Dès 1802 le Capitaine William Layman avait suggéré que la colonie de Trinidad tirerait un grand profit de la main d’œuvre chinoise gratuite. L’on estimait que cette main d’œuvre serait un bon substitut pour les esclaves africains et que ces « hommes libres civilisés » pourraient servir d’exemples aux esclaves africains dans l’industrie agricole, pour, en fin de compte, éviter la révolte et prévenir l’établissement d’un « empire noir », comme cela a été le cas en Haïti (Higman et Look Lai, p22). La première expérience caribéenne d’une main d’œuvre chinoise fut donc menée en 1806, quand à peu près 192 immigrants chinois arrivèrent dans l’île de Trinidad à bord du navire Fortitude (Look Lai, p22).

Il va sans dire que cette tentative échoua, puisque les taux de mortalité et d’abandon de la plantation furent très élevés. L’immigration chinoise organisée, en tant que solution possible aux problèmes rencontrés sur les plantations antillaises pendant la période suivant l’abolition de l’esclavage, dura des années 1850 à l’année 1866. Approximativement 18 000 Chinois arrivèrent dans la Caraïbe à cette époque. Ces ouvriers sous contrat s’engagèrent pour des périodes de trois, puis de cinq ans, sans aucune possibilité de rapatriement vers la Chine. Évidemment, l’immigration chinoise ne « sauva » pas l’industrie sucrière dans les colonies concernées. En effet, les ouvriers sous contrat abandonnèrent rapidement la plantation, avant même la fin de leur contrat dans de nombreux cas, en remboursant ou rachetant les années restantes. Cela fut particulièrement évident sur l’île de Trinidad.

La trajectoire professionnelle des Chinois dans la Caraïbe à la fin de la période de servitude fut largement déterminée par ce qu’ils avaient à leur disposition dans leurs colonies respectives. A Trinidad, ils devinrent artisans, coiffeurs, tailleurs, boulangers, charpentiers, orfèvres et bûcherons. L’agriculture paysanne et la culture maraîchère furent également très populaires et ils cultivèrent des produits destinés aux marchés locaux (Chinapoo p12). Dès les années 1870, la communauté chinoise de l’île de Trinidad commença à ouvrir de plus en plus de boutiques et de petits commerces dans les zones rurales et urbaines. Dans le contexte jamaïcain, la voie entreprise par les Chinois pour atteindre l’autonomie économique ressemblait énormément à celle empruntée par leurs homologues à l’île de Trinidad. Beaucoup d’entre eux se heurtèrent à leurs concurrents africains dans la lutte pour contrôler le commerce de détail émergent et même les dépassèrent. Ainsi, à la fin du 19ème siècle, dans ces deux colonies, les Chinois s’étaient taillés une niche d’« intermédiaires minoritaires » dans le domaine des boutiques et petits commerces (Look Lai, p15). En Guyane britannique, la situation économique des Chinois fut différente de celle établie sur l’île de Trinidad et à la Jamaïque. Les ouvriers sous contrat portugais, qui avaient immigrés massivement vers la Guyane britannique, finirent par dominer le petit commerce, empêchant ainsi les Chinois d’établir un monopole, comme l’avaient fait leurs homologues à l’île de Trinidad ou à la Jamaïque. En Guyane britannique, beaucoup de Chinois restèrent attachés aux grandes plantations, qui représentaient leur gagne-pain même après l’expiration de leurs contrats, et le renouvellement des contrats était une pratique commune (Look Lai, p15). Les immigrés chinois en Guyane britannique rentrèrent en Chine ou migrèrent vers d’autres colonies, telles que l’île de Trinidad, tandis que d’autres cherchèrent du travail dans l’industrie du bois ou dans la fonction publique (Shaw, 161).

Il est également intéressant de noter que les ouvriers sous contrat chinois se mariaient très souvent avec des personnes issues d’autres origines ethniques. Ces ouvriers immigrés étaient avant tout des hommes et les documents principaux qui éclairent les pratiques de cohabitation des Chinois, révèlent très souvent que, compte tenu du nombre insuffisant de femmes chinoises, beaucoup d’entre eux choisirent d’épouser ou de cohabiter avec des femmes qui étaient généralement noires ou de couleur. Ces unions interraciales pouvaient également impliquer des immigré(e)s d’origine portugaise, indienne et, dans le cas de l’île de Trinité, des immigré(e)s « Mestizo » du Venezuela, ce qui a permis l’émergence d’un groupe de Chinois métissés qui, en termes culturels, étaient plus « créoles » ou antillais que chinois (Look Lai, The Chinese, 16).

La phase principale de la deuxième vague d’immigration chinoise vers la Caraïbe eut lieu entre 1910 et les années 1940. Ces immigrés étaient avant tout des hommes en quête d’une meilleure vie et ils choisirent le plus souvent d’ouvrir des petits commerces dans les zones urbaines et rurales de deux colonies particulières : l’île de Trinidad et la Jamaïque. Les recherches réalisées par Jacqueline Levy sur la communauté chinoise à la Jamaïque analysent le monopole qu’elle instaura dans la vente au détail dans l’épicerie pendant les premières décennies du 20e siècle (Levy, 35). A Trinidad et à la Jamaïque, ces entrepreneurs chinois constituèrent le premier maillon de ce qui peut être considéré comme des « migrations en chaîne ». Ils encourageaient par la suite leurs parents et amis restés en Chine à migrer aux Caraïbes, pour servir de main d’œuvre dans les entreprises de leurs compatriotes.

Ces immigrés chinois du 20e siècle n’épousaient pas des personnes d’autres origines ethniques comme l’avaient fait les ouvriers sous contrat. Certains entretiens menés auprès de Chinois âgés ont révélé une pratique commune : quand les jeunes atteignaient l’âge approprié, on leur contractait des mariages « par correspondance », directement de la Chine et les promises étaient expédiées vers la Caraïbe. De cette façon, les Chinois ont tenté de reconstruire la structure familiale chinoise dans le contexte caribéen, basée sur les idéologies de piété filiale qui étaient si fondamentales dans la culture chinoise. Il est important de noter néanmoins que beaucoup de ces hommes célibataires vivant dans les Caraïbes au début du 20e siècle ont eu des enfants avec des femmes africaines avant d’épouser leurs conjointes chinoises. Des entretiens menés en 2011, auprès de 18 familles d’origine chinoise, ont dévoilé que le fait d’avoir deux familles, une chinoise et une « créole », était chose commune dans le contexte jamaïcain.

Un dernier point d’intérêt fut la mise en place d’associations chinoises, particulièrement à Trinité et à la Jamaïque. Des sources nous divulguent que dès le commencement du 20e siècle, dans les deux colonies, des associations chinoises furent créées pour, avant tout, fournir une aide économique aux nouveaux arrivés. Ces derniers étaient souvent logés, recevaient une petite somme d’argent et faisaient la connaissance d’autres commerçants chinois bien établis, par le biais des associations. Sur l’île de Trinidad ces associations étaient nombreuses et elles reflétaient la diversité des provinces d’origine des migrants, tandis qu’à la Jamaïque, où la plupart des Chinois était des Hakkas, la Chinese Benevolent Society (devenue depuis la Chinese Benevolent Association) était la principale association.

A la veille de l’indépendance des Antilles britanniques, beaucoup de changements avaient eu lieu au sein de la communauté chinoise. Les enfants de deuxième et de troisième génération avaient, le plus souvent, quitté les petites boutiques de leurs parents, armés de diplômes d’études secondaires ou universitaires, pour devenir professionnels ou propriétaires de commerces plus importants. Beaucoup d’associations chinoises avaient perdu en importance, puisque les individus d’origine chinoise, nés aux Caraïbes, n’en voyaient plus la pertinence. Enfin, la langue traditionnelle chinoise et, dans une large mesure, la culture chinoise, étaient menacées car la jeune génération bénéficiait d’une mobilité sociale plus importante et avait tendance à abandonner ces aspects de leur identité ethnique en rejoignant les rangs de la classe moyenne supérieure et du monde des affaires, à travers la Caraïbe.

Catégorie : La vie dans la Caraïbe des plantations

Pour citer l'article : Rajkumar, F. (2013). "Les Chinois dans la Caraïbe coloniale" in Cruse & Rhiney (Eds.), Caribbean Atlas, http://www.caribbean-atlas.com/fr/thematiques/vagues-de-colonisation-et-de-controle-de-la-caraibe/la-vie-dans-la-caraibe-des-plantations/les-chinois-dans-la-caraibe-coloniale.html.

Références

Chinapoo, Carlton ; (1988) Chinese Immigration into Trinidad 1900-1950 ; Thèse de maîtrise, University des West Indies, campus de St. Augustine.

Higman, B. W. (1972) ; « The Chinese in Trinidad » ; Caribbean Studies, 2 : 3 ; pp 21-44.

Levy, Jacqueline ; (1986) « The Economic Role of the Chinese in Jamaica - The Grocery Retail Trade » ; Jamaican Historical Review, 5 : pp 31-49.