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La découverte de la Caraïbe : une relecture nécessaire

  • Cruse Romain Lecturer University of the West Indies (UWI), Trinidad & Tobago

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« You cannot really conceive of how insulting it is to Native Americans (…) to be told they were discovered"

Ivan Van Sertima


« They say what we know is just what they teach us... »

Bob Marley, Ambush in the night


Si l'on se fie à la paléoanthropologie l'Homme serait apparu en Afrique il y a près de 7 millions d'années. Il y a entre un million d'années et cinq cent mille ans, l'Homme africain aurait découvert l'Asie et l'Europe. A partir de là, deux théories s'opposent : l'école française d'archéologie propose une colonisation du continent américain commençant par le Sud, via la Mélanésie et l’Antarctique, il y a plus de 80 000 ans (Rivet 1957) ; l'école étasunienne affirme que l'Homme découvrit l'Amérique par le détroit de Béring, autour de 12 000 BP (Diamond 1997). Des traces ont cependant été retrouvées dans une grotte brésilienne, à Pedra Pintada. Elles ont été datées à 14 000BP, ce qui contredit la théorie de l'école étasunienne. Il semble donc aujourd'hui plus probable que l'Amérique ait été découverte et colonisée par le Sud, puis pas le Nord, dans un mouvement de pince convergent vers le centre du continent, et que ce processus ait été le fruit de vagues de migrations successives et irrégulières de différents peuples asiatiques et mélanésiens (Horna 1999). Les découvertes plus récentes à Cerro Toluquilla (à Puebla, au Mexique, en 2003) montrent cependant à quel point nos connaissances en la matière sont superficielles : des traces de pieds humains datant de près de 40 000 ans y ont été retrouvées. Il se pourrait même que ces méthodes de datation soient mauvaises et que ces traces soient beaucoup plus anciennes et remontent à des centaines de milliers d'années... 

La découverte de la Caraïbe il y a 10 000 ans

En ce qui concerne la Caraïbe, l'état actuel d'avancement des recherches laisse penser que le pourtour du bassin aurait été découvert aux alentours de 10 000 BP par les groupes venus d'Asie via le détroit de Béring, et ayant ensuite migré vers le Sud (Guarch-Delmonte 2003). Pour les îles elles-mêmes, la situation est un peu plus complexe. Le site le plus ancien retrouvé à ce jour se situe à Banwari, dans l'île de Trinidad. Il est cependant probable que Trinidad était alors une péninsule du continent sud-américain, qui ne se « détacherait » que plus tard avec la montée du niveau des Océans. Dans le même intervalle de temps, on retrouve aussi des traces humaines à Cuba, puis à Boriken (actuel Porto-Rico) et Haïti (qui désignait alors l'ensemble de l'île plus tard connue comme Hispaniola). Selon toutes vraisemblances, de la même manière que pour l'Amérique dans son ensemble, des groupes distincts d'Amérindiens découvrirent donc la Caraïbe insulaire il y a environ 6 000 ans, à la fois par le Nord et par le Sud. Puis ces groupes colonisèrent progressivement les principales îles, dans un mouvement de pince, jusqu'à se rencontrer à mi-parcours à Porto-Rico et à Antigua notamment (Gus Pantel 2003).

La grille explicative simplificatrice qui prévaut généralement à partir de là veut que des vagues d'invasions amérindiennes successives chasseront alors les premiers découvreurs comme les « Guanahatebey » de Cuba, puis les « Ciboney ». Venus du Sud les « Taino », les « Arawak » et en dernier lieu les « Carib » (Kalinago) auraient selon les circonstances chassés, assujettis, décimés ou cohabités avec les populations précédemment implantées (Kimber 1992). Cependant les spécialistes du sujet ont montré qu'« il n'est pas possible de rassembler sous un seul nom ou sous une seule identité la grande diversité de groupes ethniques qui vivaient – ensemble ou non – dans l'archipel des Antilles. L'imposition de noms comme « Taino », « Arawak » et « Carib » a permis et diffusé de fausses suppositions historiques, avec des effets culturels déplorables » (Sued-Badillo 2003). En clair la situation était beaucoup plus complexe que ce qui a été précédemment imaginé. Autre point important, l'archipel était alors l'une des régions les plus densément peuplées des Amériques et les îles les plus peuplées (comme Haïti ou Boriken) s'organisaient en une mosaïque de chefferies d'une construction sociale complexe (Sued-Badillo 2003), communiquant par des réseaux commerciaux avec les hautes cultures d'Amérique Centrale (Horna 1999).

Une longue histoire de contacts pré-colombiens

L'une des thèses les plus controversée de l'histoire des Amériques – et de la Caraïbe –, dans les cercles universitaires du Nord Atlantique, est celle qui fut tout d'abord développée par le Guyanien Ivan Van Sertima (1976). A travers une étude documentée de biogéographie (diffusion de plantes comme le coton, le tabac – et son usage - ou le maïs), d'océanographie (études des courants marins, expériences maritimes contemporaines) et des traces historiques laissées à la fois du côté africain (Histoire de l'Empire médiéval du Mali, etc.) et du côté américain (des statues à visage « négroïde » retrouvées au Mexique, des légendes sur les hommes noirs chez les Incas, etc.), Van Sertima expose scientifiquement sa théorie selon laquelle plusieurs groupes africains atteignirent les Amériques bien avant le XVième siècle. Ceci est aussi attesté par certaines observations des premiers conquistadores européens compilées dans des biographies de C. Colomb : utilisations de parures en coton ou de lances à tête métalliques semblables à celle utilisées dans le Golfe de Guinée... (Thacher 1903) Par ailleurs Van Sertima montre d'une part que le voyage à travers l'Atlantique était tout à fait réalisable, même sur des embarcations rudimentaires (par exemple les bateaux de papyrus égyptiens, ou même sur un bateau de pêche), et que, d'autre part, certains peuples africains possédaient une expérience de la navigation bien meilleure que ce que les historiens européens ne l'ont longtemps pensé et laissé penser.

Une vingtaine d'années après Van Sertima, le chercheur péruvien Hernan Horna (1999) proposa une relecture complète de l'Histoire des Amériques et de la Caraïbe basé à la fois sur une connaissance pointue des documents européens d'époque, mais aussi sur une analyse approfondie de l'histoire de ceux que Édouard Glissant nome les « peuples témoins » (les peuples qu'on appellera "amérindiens" suite à l'erreur d'appréciation de C. Colomb). Son étude confirme la thèse de Van Sertima, sans même avoir besoin de la citer. On « découvre » avec Hernan Horna qu'une littérature importante – mais méconnue en Europe – traite déjà des contacts précolombiens avec l'Afrique, et plus encore avec le Japon, la Chine et l'Asie centrale à l'époque des hautes cultures. L'historiographie Chinoise fait par exemple clairement état d'une « découverte » chinoise du Nouveau Monde - la première carte chinoise mentionnant le continent date du IIième siècle de l'ère chrétienne - et de contacts répétés jusqu'à la mort de l'empereur Yong-le en 1423. Certes l'Amérique est demeuré jusqu'en 1492 le continent le plus isolé du reste du Monde, ce qui s'explique par son insularité à l'échelle du globe. Mais ses grandes civilisations se sont bâties avec des apports africains et surtout asiatiques limités mais non négligeables. Finalement, même si l'on prend en compte les incursions limitées des Scandinaves qui développèrent de petites installations dans le Nord-est de l'actuel Canada à partir du IXième siècle, les européens furent en fait vraisemblablement les derniers à « découvrir » ce continent... Lors de l'arrivée des Européens, les civilisations de la Caraïbe ne ressemblaient en rien à ces sauvages cannibales qu'on nous a trop souvent présentés dans la littérature européenne.  

L'invasion européenne et le génocide amérindien.

En octobre 1492, la première flotte menée par Christophe Colomb atteignit péniblement les côtes d'une petite île aujourd'hui rattachée aux Bahamas. Ceci après plus d'un mois d'une navigation hasardeuse – les admirateurs fanatiques de l' « amiral » parlent du génie de sa « navigation à l'estime » (Lequenne 2002) - à la recherche des côtes de l'actuel Japon, qui se trouve en réalité à peu près à l'autre extrémité du globe. L'art européen de la navigation était en effet très rudimentaire au XVième siècle. Colomb avoua lui même dans ses mémoires que ses « pilotes ignorants, une fois qu'ils ont perdu de vue la terre pendant plusieurs jours, n'ont plus aucune idée d'où ils se trouvent » (cité dans Weise 1884). Si Christophe Colomb n'avait pas rencontré par chance la Caraïbe sur sa route, l'ensemble de sa flotte serait en fait morte de soif et de faim par manque de vivres...

Ce jour d'octobre 1492 est resté inscrit dans l'Histoire que l'Europe a progressivement imposée au reste du Monde comme la date de la « découverte » des Amériques (les plus modérés des historiens européanocentristes parlent d' « exploration » ou de « contact »). Dans la réalité, octobre 1492 marque l'aube d'une invasion et d'un génocide sans précédent qui verra la disparition quasi-complète de la population autochtone par homicide, suicide, mise en esclavage ou transmission de germes. Ceci non sans résistances et métissages avec les premières populations de noirs marrons afro-caribéens qui apprendront à leur contact à habiter, à vivre et à lire cet espace. De ces premiers peuples caribéens, on conservera notamment des agricultures de subsistance adaptées, la médecine traditionnelle, les fours à charbon, les bateaux creusés dans le gommier et quelques divinités. Contrairement aux chiffres fantaisistes longtemps proposés par les ethnologues, il est probable que l'Amérique (Caraïbe incluse) comptait au moment de l'invasion européenne près d'un cinquième de l'Humanité, soit près de 100 millions de personnes (Clastre 1974). Les recherches les plus récentes en démographie vont dans ce sens. En quelques dizaines d'années, la population autochtone caribéenne fut pour ainsi dire totalement anéantie et ne survécut plus que par une « présence-absente qui lancinera les traits de nos visages, nos regards et nos langues(1) » (Chamoiseau et Confiant 1999). Les derniers foyers de métissages amérindiens se retrouvent aujourd'hui autour de Camagüey à Cuba, dans les campagnes de l'Est de la Dominique et, dans une bien moindre mesure, autour d'Arima à Trinidad.

Le génocide amérindien sera suivi par un écocide – la destruction en quelques siècles d'un environnement physique préservé (mais aménagé, les forêts n'étant pas "vierges" à l'arrivée des colons mais plutôt "anthropogéniques") durant les milliers d'année d'occupation humaine précédentes. Ces espaces forestiers qui firent l'émerveillement des premiers envahisseurs européens cédèrent par exemple rapidement la place aux champs de canne à sucre dans les plaines, et furent ailleurs abattues pour être revendues comme bois précieux ou comme combustible pour l'industrie du sucre selon les cas (Fraginals 2003). A l'heure où les livres d'Histoire continuent d'enseigner la contre-vérité d'une découverte de la Caraïbe (et par extension de l'Amérique) par C. Colomb en 1492, il convient de recentrer notre regard. Certes, comme l'affirme avec douleur le poète martiniquais Édouard Glissant (1996), « la véritable Genèse des peuples de la Caraïbe [contemporaine], c'est le ventre du bateau négrier, et c'est l'antre de la plantation ». Certes la bourgeoisie européenne de l'époque a mis sur pied ce système triangulaire. Mais l'Europe ne peut en aucun cas être considérée comme notre centre de gravité historique. Ce recentrage nécessaire doit aussi nous amener à nous interroger sur beaucoup d'autres fausses certitudes de l'Histoire...


1 Les linguistes considèrent ainsi souvent le langage de contact entre les Caribs et les Français (le « baragouin ») comme l'ancêtre du créole francophone.



Catégorie : La découverte de la Caraïbe

Pour citer l'article : Cruse, R. (2013). "La découverte de la Caraïbe : une relecture nécessaire" in Cruse & Rhiney (Eds.), Caribbean Atlas, http://www.caribbean-atlas.com/fr/thematiques/vagues-de-colonisation-et-de-controle-de-la-caraibe/la-decouverte-de-la-caraibe/la-decouverte-de-la-caraibe-une-relecture-necessaire.html.

Références

Chamoiseau P. et Confiant R. (1999). Lettres créoles, Paris, Folio Essais.

Clastres P. (1974). La société contre l'Etat, Paris, les Editions de Minuit.

Diamond J. (1997). Guns, Germs and Steel. The fates of Human Societies. Norton & Company.

Fraginal M. (2003). « The death of the forest », in Chomsky et alii (Eds.) The Cuba reader, History, Culture, Politics, Duke University Press, p44-48.

Glissant E. (1996). Introduction à une poétique du divers. Paris, Gallimard.

Guarch-Delmonte J. (2003). « The paleaoindians in Cuba and the circum-Caribbean » in Sued Badillo (Ed). General History of the Caribbean, Vol I, Autochtonous Societies, p93-117.

Gus Pantel A. (2003). « The Archaics » in Sued Badillo (Ed). General History of the Caribbean, Vol I, Autochtonous Societies, p118-133.

Kimber C. (1992). 'Aboriginal and peasant cultures of the Caribbean', in Martinson (Ed.), 1990 Yearbook of the Conference of LatinAmericanist Geographers, vol 17/18, Bale State University, Muncie, Indiana.

Horna H. (1999). La indianidad antes de la independencia latinoamericana, Acta Universitatis, Uppsala University Library. 

Lequenne M. (2002). Christophe Colomb contre ses mythes, Grenoble, Editions Jerome Millon. 

Mann, C., 2007. 1491. Nouvelles révélations sur les Amériques avant Christophe Colomb. Paris, Albin Michell. 

Rivet P. (1943). Les origines de l'homme américain, Paris, Editions de l'Arbre.

Sued-Badillo J. (2003). « The indigenous societies atthe time of Conquest », in Sued Badillo (Ed). General History of the Caribbean, Vol I, Autochtonous Societies, p259-291.

Thacher J. (1903). Christopher Colombus, His Life, His Work, His Remains, New York, G.P. Putnam's Sons.

Van Sertima I. (1976). They came before Colombus, Random House.

Weise A.J. (1884). Discoveries of America to 1525, New York, G.P. Putnam's Sons.