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Penser la Caraïbe en tant que région

  • Rivke Jaffe Department of Human Geography Universiteit van Amsterdam

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N.B.  L’article ci-dessous est une version adaptée d’un texte publié à l’origine dans l'ouvrage 'Caribbean City' Jaffe et al. (2008). Il est reproduit avec l’aimable autorisation de KITLV Press. 

Qu’est-ce que la Caraïbe ? Si ce terme, inventé au vingtième siècle, s’est imposé progressivement par rapport à « Indes occidentales » ou « Antilles », la définition de la région a évolué au cours des siècles. Selon Boswell (2003 : 19), "les régions, tout comme la beauté, naissent dans l’œil de celui qui observe". Girvan (2000 : 34) soutient que « la notion même de Caribéen n’a pas seulement été inventée, mais a aussi été réinterprétée sans arrêt, en réponse à des influences externes et à des courants internes ». Les îles de la mer des Caraïbes ont toujours été incluses dans les définitions de la région, mais des facteurs politiques ont contribué à l’inclusion d’autres lieux géographiques. La Caraïbe insulaire était le locus de conflits entre les pouvoirs coloniaux européens, tandis que le concept de « bassin caribéen », qui comprend les pays d’Amérique centrale, tels que le Costa Rica et le Guatemala, était lié à l’expansionnisme des États-Unis, au cours du vingtième siècle. Les développements qui ont eu lieu dans la période post-indépendance ont fait  que la Caraïbe est considérée comme une zone ethno-historique, ou, comme Mintz l’a dit (1971), une région socioculturelle. Cette notion fait référence à la « Caraïbe des plantations » ou à « l’Afro - Amérique centrale » et elle comprend les îles, les Guyanes et les communautés « caribéennes » ou noires du continent, comme il en existe au Panama ou en Colombie. Des processus récents de mondialisation ont eu comme conséquence l’inclusion de la diaspora caribéenne, ce qui permet la conceptualisation de la Caraïbe en tant que communauté transnationale (Girvan 2000 : 31-34). Cela signifie que si la population actuelle des territoires caribéens est de 40 millions de personnes, la population de la communauté transnationale caribéenne risque d’être le double.

Si les universitaires sont en général attirés par l’idée de la Caraïbe comme région, ce concept n’est pas toujours bien vécu par la majorité des ressortissants caribéens. Ils ne s’y reconnaissent pas. Le régionalisme va à l’encontre de ce qui est unique, et certaines îles ou certains pays peuvent préférer mettre l’accent sur leur individualité – typiquement culturelle – une position attestée par de nombreux faits. D’autres peuvent accentuer leur appartenance à d’autres régions, comme par exemple l’Amérique du Sud, dans le cas des Guyanes, ou l’Amérique latine, dans le cas des îles hispanophones.

 Dans la construction de « la Caraïbe », on pourrait conjecturer que certaines inclinaisons universitaires auraient influencé cette notion. La prédominance de la langue anglaise dans la recherche universitaire signifie que les domaines anglophones sont considérés comme plus importants. De la même façon, la Jamaïque, en tant qu’île anglophone la plus grande, a fait l’objet d’une quantité disproportionnée de recherches, ce qui a peut-être façonné les idées sur la caribéannité et sur le programme universitaire. Si cette question reste à explorer, les chercheurs, les gouvernements, les artistes et d’autres parties prenantes ont signalé des similitudes, des parallèles et des analogies, au milieu d’une diversité incontestable. Cette concentration sur des facteurs harmonieux coïncide avec la définition de Mintz de la région caribéenne comme écoumène : « une grande unité historique … un cadre dans lequel une combinaison particulière de processus a eu lieu pour parvenir à certains résultats uniques » (Mintz 1996 : 293). Cet accent mis sur des facteurs historiques suggère un engagement avec l’histoire coloniale : les économies de plantation basées sur l’esclavage africain et (dans la Caraïbe du Sud) le travail contractuel asiatique, et la longue tradition associée de migration internationale et intra-régionale (involontaire), d’échange culturel et de commerce, qui a donné lieu à la proto-mondialisation à partir du dix-septième siècle. Dans la Caraïbe, l’impact durable du colonialisme est perceptible dans presque tous les aspects de la société. Comme le souligne Trouillot (1992 : 22) « les sociétés caribéennes sont par nature coloniales…leurs caractéristiques sociales et culturelles … ne peuvent pas être expliquées ni même décrites, sans faire référence au colonialisme ».


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Catégorie : Qu'est-ce-que la Caraïbe ?

Pour citer l'article : Jaffe, R. (2013). "Penser la Caraïbe en tant que région" in Cruse & Rhiney (Eds.), Caribbean Atlas, http://www.caribbean-atlas.com/fr/thematiques/qu-est-ce-que-la-caraibe/penser-la-caraibe-en-tant-que-region.html.

Références

Boswell T.D. (2003) ; “The Caribbean: A Geographic Preface” dans Richard S. Hillman et Thomas J. D’Agostino (Eds) ; Understanding the Contemporary Caribbean ; Boulder, Lynne Rienner ; Pp 19-50

Girvan N. (2000) ; “Creating and Recreating the Caribbean” dans Kenneth Hall et Denis Benn (Eds.) ; Contending with Destiny: The Caribbean in the 21st Century ; Kingston, Ian Randle Publishers ; Pp 31-36

Jaffe, R., A. de Bruijne et A. Schalkwijk (2008) ; “The Caribbean City: An Introduction” dans Rivke Jaffe (ed.) ; The Caribbean City ; Kingston et Miami, Ian Randle Publishers/Leiden: KITLV Press ; Pp 1-23

Mintz S. (1971) ; “The Caribbean as a Socio-Cultural Area” dans Michael M. Horowitz (Ed.) ; People and Cultures of the Caribbean: An Anthropological Reader ; Garden City, New York, Natural History Press ; Pp 17-46

Mintz S. (1996) ; “Enduring Substances, Trying Theories: The Caribbean Region as ‘Oikoumenê’”, Journal of the Royal Anthropological Institute 2(2):289-311

Trouillot M.-R. (1992) ; “The Caribbean Region: An Open Frontier in Anthropological Theory” ; Annual Review of Anthropology, 21: 19-42.