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L'expérience des travailleurs indiens sous contrat à Trinidad – Conditions de vie dans les plantations

  • Sherry-Ann Singh History Department University of the West Indies (UWI), Trinidad & Tobago

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Tout au long du système de contrat des Indiens à Trinidad (1845-1917), les conditions de vie sur n’importe quelle propriété étaient loin d’être agréables ; et bien souvent inhumaines. Sur ces propriétés, on assignait aux Indiens des logements de type baraques; bien souvent ces mêmes baraques abritaient auparavant les anciens esclaves africains. Chaque pièce des bâtiments mesurait 10 pieds carrés (environ 3 mètres carrés) et entre 8 et 10 pieds de hauteur (entre 2,5 et 3 mètres) et les partitions entre les pièces n’atteignaient pas le plafond, il y avait donc un manque total d’intimité. La ventilation était inadaptée. Chacune de ces pièces logeait soit un couple marié et leurs enfants, soit deux à quatre adultes célibataires. On cuisinait en général dehors, sur les marches.

Deux problèmes persistants sur les propriétés étaient l’hygiène et l’approvisionnement en eau potable. Même si certaines de ces propriétés possédaient des puits creusés et des pompes à eau, les installations pour conserver l’eau de pluie sur ces propriétés étaient souvent inadéquates. Même lorsqu’il y avait des moyens de conservation adaptés, l’eau était souvent polluée car à la fois les employeurs et les travailleurs étaient négligents en ce qui concerne la préservation de la pureté de l’eau potable. Les Indiens eux-mêmes exacerbaient la situation en buvant l’eau des ruisseaux, mares et canaux. Jusqu’au vingtième siècle, l’eau stagnante des canalisations et l’absence de latrines créaient de sérieux problèmes d’hygiène sur la plupart des propriétés. Les Indiens devaient aller dans les champs. Ainsi la malaria, la dysenterie, le choléra et des maladies causées par les parasites telles que les ankylostomes, l’ankylostomiase cutanée et l’anémie étaient communs sur presque toutes les propriétés. Les Indiens étaient aussi victimes d’épidémies occasionnelles de fièvre jaune et de variole. La loi exigeait que chacune des propriétés ait un hôpital pour pourvoir aux besoins des travailleurs indiens sous contrat ; les Officiers médicaux du District leur rendaient visite régulièrement. Cependant l’état de ces hôpitaux fluctuait de bon à déplorable. Dans ce dernier cas, les Indiens devaient rester dans leurs baraques et on les emmenait à l’hôpital lorsque le médecin faisait sa visite. L’aversion des Indiens pour de telles conditions sordides était telle qu’on avait dû passer une loi qui imposait des peines de prison pour ceux qui s’enfuyaient de l’hôpital. Malgré des tentatives répétées pour améliorer la santé des immigrants, des enquêtes ont révélé qu’en moyenne, un travailleur sous contrat pouvait être malade jusqu’à quatre semaines par an. Le taux de mortalité infantile élevé fut une source de souci majeur tout au long de la période de travail sous contrat.

En raison de divers facteurs combinés au manque d’intimité général dans les lieux de vie, de la disparition du système de famille élargie et du relâchement des liens conjugaux, la vie familiale souffrait terriblement sur les propriétés. Tout au long de la durée du système de travail sous contrat, il y eut un déséquilibre sévère du nombre d’immigrants hommes par rapport au nombre de femmes. La rareté des femmes indiennes eut un impact sévère sur la vie familiale sur les plantations à long terme puisque la plupart des hommes indiens refusaient de se marier ou de cohabiter avec des femmes africaines. La compétition pour les femmes indiennes a mené à l’érosion des restrictions de castes et a généré de graves tensions qui finissaient souvent en violence contre les femmes infidèles et parfois des décès. La dynamique traditionnelle indienne homme-femme était effritée. La pratique de la dot lors de la cérémonie du mariage hindou ou le parti de la mariée donnait des cadeaux au marié était renversée et remplacé à Trinidad par le « prix de la mariée » ou désormais, le futur époux devait « acheter » son épouse. Les mariages étaient sensiblement instables et les « unions de complaisance » étaient assez communes, leur stabilité résidant principalement dans la satisfaction de la femme. Les mariages entre castes différentes et les mariages hindo-musulmans étaient communs sur les propriétés.

Un large échantillon de la population du système de caste indien se manifestait parmi les travailleurs sous contrat. Un fait à peine étonnant, environ 38% des Indiens venaient de castes agricoles, 31% des castes basses et des ouvriers et environ 13% de la caste brahmane/des prêtres. Ces chiffres cependant, portaient en eux une ambiguïté profonde quant au problème des proclamations d’authenticité des Indiens sous contrat. Nombreuses sont les histoires d’individus changeant de caste à leur arrivée à Trinidad ou même dans les dépôts en Inde. Cependant il y eut une atténuation significative rapide du système social indien et un remaniement de celui-ci qui ne pouvait pas se reproduire avec la composition extrêmement variable sociale, politique, économique, ethnique et religieuse de Trinidad à l’époque. Ainsi, plutôt que le système lui-même, quelques éléments de l’idéologie et des pratiques de caste survécurent sur les propriétés sous des formes atténuées et diluées. En fait, le processus de désintégration et de dilution de caste commença dans les dépôts en Inde où tous les immigrants, quelle que soit la caste selon laquelle ils étaient classés, devaient partager un espace et des installations communs. Ce processus allait continuer sur les propriétés où les installations de vie partagées et les contacts conséquents sans distinction parmi les travailleurs diluaient encore plus les nombreux tabous traditionnels, tels ceux associés aux repas et au toucher. Tous les immigrants, à part quelques-uns, étaient réduits au même statut social. L’emploi, au lieu d’être traditionnellement dicté par la caste, était désormais déterminé par le contremaître de la propriété. Pourtant, même si en petit nombre, les hommes de castes élevées – ou ceux qui se disaient d’une caste élevée, continuaient à exercer une certaine influence parmi les Indiens. Parmi eux, les brahmanes, en raison de leur rôle dans les célébrations et préservations religieuses et rituelles, apparaissaient au devant de la vie socioculturelle et sociopolitique sur les propriétés.

En général, la vie sur les plantations, dans la mesure où elle était centrée sur l’utilisation maximale de la main d’œuvre, ne conduisait pas à la reconstruction solide de la vie religieuse, culturelle ou familiale sur les propriétés. En plus des journées intensives de dur labeur, il y avait de nombreuse règles et régulations qui restreignaient directement les pratiques religieuses et culturelles indiennes. Par exemple, on interdisait aux Hindous de jouer du tambour lors des cérémonies de mariage qui se tenaient généralement la nuit, puisqu’elles dérangeaient le calme. Le “Massacre Muharram” de 1884 est un exemple des plus tangibles de la nature de ces restrictions. Pourtant, malgré ces nombreuses entraves, les éléments de la religion et de la culture indienne étaient évidents, sur presque toutes les plantations. A partir des années 1860, des structures rudimentaires de 2 ou 3 pieds de haut (entre 60 et 90 cm), les premiers temples hindous ont commencé à parsemer les plantations ; les musulmans réclamaient aussi de l’espace. On menait de simples cérémonies familiales, telles que les puja- avec ou sans sacrifice animal. Les récitations parfois quotidiennes de textes religieux tels que le Ramayana sont devenues un fait courant après une longue journée de labeur, procurant aux travailleurs sous contrat le répit et réconfort dont ils avaient bien besoin dans cette situation misérable et besogneuse. Même des festivals communément célèbres naquirent sur les plantations sous la forme de la célébration Muharram/ Hosay et le festival Ramleela. L’intense diversité sociale, religieuse et culturelle due à la grande vague d’immigration vit le processus de reconstruction culturelle, religieuse et sociale devenir très créatif, marqué par des niveaux considérables de heurts, d’ajustement et de substitution. Le syncrétisme était également évident dans la participation croissante des hindous à des pratiques religieuses chrétiennes très ritualisées comme Le jour de la Toussaint et la visite à la figurine catholique à Siparia, que de nombreux hindous adoptèrent finalement comme “Sipari Mai” ou “Mère Siparia”.

La vie sur les plantations prenait à peine en compte les particularités de la vie sociale indienne. Ainsi les mariages indiens, à la fois hindous et musulmans, n’étaient pas reconnus comme légaux à moins d’être enregistrés auprès de l’Officier d’Immigration du district, et les enfants nés de telles unions étaient considérés comme illégitimes. Par conséquent, il y avait constamment des problèmes à propos de l’héritage des biens et les gouverneurs devaient même redistribuer les terres aux enfants de bénéficiaires de la Couronne qui n’avaient pas enregistré leur mariage et étaient décédés intestats. Ceci est également un exemple très net de l’affrontement des civilisations où, pour les Indiens, la cérémonie religieuse était la seule validation nécessaire, alors que les autorités coloniales ne reconnaissaient que les unions enregistrées officiellement ; c’était quelque chose que les Indiens ne partageaient pas. Les Hindous devaient aussi avoir recours à l’enterrement de leurs morts puisqu’ils n’avaient pas la permission de procéder à la méthode traditionnelle de crémation. La consommation d’alcool et de ganja était relativement commune parmi les Indiens, et sans surprise, de nombreuses lois et décrets furent mis en place et révisés afin de tenter de restreindre l’alcoolisme très répandu et croissant.

Avant les années 1870, il n’y eut que peu d’efforts pour fournir une éducation aux enfants des immigrants indiens. Les Indiens résistaient aussi à envoyer leur enfants dans les écoles publiques en raison des différences linguistiques, raciales et religieuses. Dans les années 1860, un petit nombre de propriétés et d’églises avaient établi leurs propres écoles pour les enfants indiens ; la plus remarquable de telles institutions étant l’Orphelinat de Tacarigua et l’école de formation établie en 1856 pour s’occuper des orphelins indiens. C’étaient les efforts soutenus de la Mission Canadienne, débutée à Trinidad en 1868, qui a vu apparaître une amélioration conséquente de l’éducation formelle des enfants indiens. Dans les 5 années qui suivirent, le Révérend John Morton avait réussi à ouvrir douze écoles dans la proximité immédiate des diverses propriétés, nombreuses d’entre-elles étant financées entièrement ou partiellement par les propriétés. L’enseignement était initialement proposé en anglais, mais à la fois le Hindi standard et vernaculaire étaient utilisés de plus en plus « afin d’expliquer l’anglais ». On mettait l’emphase sur la lecture, l’écriture et l’étude biblique. Le nombre d’enfants indiens allant dans ces écoles de la Mission canadienne augmentait lentement mais surement. Cependant, à cause de la prévalence des mariages des enfants et les rôles prédestinés des femmes indiennes comme épouse et mère, il était extrêmement difficile de persuader les Indiens d’envoyer les filles à l’école. Un nombre notable d’hommes indiens devenaient enseignants dans les écoles de la mission canadienne et plusieurs devenaient catéchistes et prêcheurs. Les écoles de la mission canadienne produisaient aussi des interprètes de hindi pour le gouvernement et les employés de bureau. La plupart des Indiens qui avaient acquis une éducation secondaire et un emploi subséquent grâce à la mission canadienne, se sentirent cependant comme proies de sa mission cachée de prosélytisme. En d’autres mots, pendant la période de travail sous contrat, la seule façon de sortir des champs de canne était la conversion.

Catégorie : La vie dans la Caraïbe des plantations

Pour citer l'article : Singh, S.-A. (2013). "L'expérience des travailleurs indiens sous contrat à Trinidad – Conditions de vie dans les plantations" in Cruse & Rhiney (Eds.), Caribbean Atlas, http://www.caribbean-atlas.com/fr/thematiques/vagues-de-colonisation-et-de-controle-de-la-caraibe/la-vie-dans-la-caraibe-des-plantations/l-experience-des-travailleurs-indiens-sous-contrat-a-trinidad-conditions-de-vie-dans-les-plantations.html.

Références

Brereton, Bridget. A History of Modern Trinidad 1783-1962. USA: Heinemann International, 1981.

Laurence, K.O. A Question Of labour: Indentured Immigration into Trinidad and British Guiana 1875-1917. Jamaica: Ian Randle Publishers, 1994.

Roopnarine, Lomarsh. Indo-Caribbean Indenture:Resistance and Accommodation, 1838 – 1920. Jamica, Barbados, Trinidad and Tobago: University of the West Indies Press, 2007.

Tinker, Hugh. A New System of Slavery: The export of Indian Labour Overseas. London: HansibPublishing Limited, 1993